OUVERTURE à la surface de la peau, Jean-Ernest Joos
Extrait du livre Rituel festif / Festiv Ritual

"Il faut la travailler", m'a-t-on dit (megabyte, 14 Juin 1997), "L 'E', c'est rien. Rien qu'un déclencheur chimique". Et c'est vrai, il faut la danser, la danser jusqu'à ce qu'elle ne soit plus un intrus, ne fasse plus qu'un avec sa chair. Bernard, lui, la travaille "Tout au naturel", sa jouissance, et il y réussit plutôt bien. Rien n'est donné dans un rave, si ce n'est les conditions du plaisir, à nous de faire le reste, à nous de nous incarner. Quand bien même il faut se donner du mal.

"Arrête de vouloir me faire arrêter" (propos saisis par Myriam).

Le pouvoir nous tient par la promesse, la promesse du bonheur. Mais les djs, eux, ne promettent rien, ils donnent, ici maintenant, tout de suite, et c'est bien pourquoi ils n'ont aucun pouvoir sur nous. Si on est pris à les acclamer, c'est tout simplement parce qu'il nous font jouir. Et, nous sommes si peu fidèles que si le contact déçoit, le beat ne prend pas, on les lâche. Dans les raves, la scène est vide, il n'y a pas de centre, ni à la musique, ni au lieu, ni à la foule. Il y a toujours un moment dans la nuit où on reste là, hypnotisé, à fixer le vide, fasciné de ce que tant de bonheur puisse ne pas avoir d'origine. L'origine de la jouissance, c'est le Rien.

Tout l'événement consiste alors à produire ce centre vide. Il a lieu dans un non-lieu, "Nowhere" - comme le titre Gregg Araki dans son film* -, quelque part, dans un espace non-configuré socialement. Quand on danse, il ne faut jamais que l'on sente la présence d'un quelconque encadrement. C'est toujours le corps des autres qui nous délimite, quelle que soit la direction vers laquelle on se tourne.

On est protégé, entouré, mais jamais enfermé.

Le regard dispersé ne voit plus qu'une onde mouvante de couleurs et de formes traversant la surface du corps collectif.

La musique, désormais, on en connaît bien les effets. Dès que l'aiguille touche le vinyle, il n'y a plus de futur, la répétition l'a rendu inutile. La révolution techno est d'avoir produit une musique qui se complexifie dans ses interstices, dans les interstices du présent. Il n'y a plus tous ces parasites que sont la chronologie, le début, le milieu, la fin, le narratif. L'écoute est pure, pure ouverture.

Le présent est réinventé, c'est un présent délocalisé. Les sons s'infiltrent dans le rythme biologique du corps et le recomposent.

L'état de "rave" est alors très précisément une hypnose. L'hypnose a lieu lorsqu'à force de fixer un point, il devient aveugle, et l'attention alors se décentre. Dans les raves, il se produit exactement cela, toute la perception visuelle, auditive, et même tactile, n'est que périphérique, ou diffuse, comme une immense ouverture sans orientation.

À la périphérie de la sexualité, c'est toute une réceptivité nouvelle que l'on découvre aux autres. La sexualité dite "normale" est génitale. Elle est organisée selon des règles sociales très précises, dans des configurations spatio-temporelles. Elle suppose un but, une stratégie, une séduction, une valeur marchande de son corps, des limites dans le temps, - le "last call" (dernier service) -, des gestes et un regard orienté, - "on sait ce que l'on veut" -, un espace où on est là pour ça et qui autorise et oblige à toute une stratégie territoriale. Mais ici, dans un "entre-deux" du rave, le temps est infiniment suspendu, l'espace est déterritorialisé, rien n'est plus là pour orienter la sexualité vers l'espoir de l'orgasme. Le corps se décentre, et toute l'énergie est projetée à la surface extrême du corps, vers la peau.

Si on est pris à téter, sa suce, sa bouteille, ou sa sucette, si on se laisse toucher, masser, si on en redemande, c'est que c'est là désormais que ça se passe. À la surface de la peau. Lorsque l'on se touche, le geste masse, palpe, glisse sur l'étendue, il est le plus large possible. Les caresses orientées selon des configurations prévisibles sont d'un autre temps. La peau, et rien que la peau, est dans les raves la zone érogène privilégiée. Non pas la peau comme cartographie du corps érogène, avec ses points valorisés et ses orifices, non pas la peau que l'on montre aux regards voyeurs, la peau qui dévoile le caché. Non pas non plus la peau comme enveloppe du corps singulier. Non, dans les raves, on découvre la peau comme lieu de partage, comme surface d'un corps collectif aux bords indéfinis, qui s'étend de ma peau, à la tienne, et englobe tous ceux qui sont "dépossédés".

On ne danse jamais seul, parce que même lorsque l'on ne se touche pas, on a le sentiment intime du contact des corps autour de soi. Les pores dilatés, la sueur et la chaleur organique créent une "enveloppe gazeuse" (Bernard), intérieure/extérieure, qui comble le vide entre nous et nous fusionne. On se guide sur la présence des autres, le plus souvent de ceux que l'on connaît. Et le moment extrême de jouissance immobile, ce moment qu'Emmanuel dit d' éclaircie, là où on jouit d'être absolument dépossédé de tout but, de toute attente, et de tout centre, est aussi le moment de plus grande socialité, parce que c'est alors que l'ouverture de la surface est maximale. C'est à ce moment là que l'on cherche le regard et la reconnaissance de l'autre, pour ne pas jouir seul, et pour lui dire que c'est parce que l'on fait corps avec lui que l'on peut ainsi s'ouvrir indéfiniment.

Le rave n'est pas une transe collective, c'est une transe individuelle rendue possible par une ouverture indéfinie de la surface. Il n'y aurait pas alors d'éclaircie si la situation n'en était pas une d'absolument non agression, où l'ouverture peut se faire sans risque aucun pour le corps. On atteint en fait un niveau de susceptibilité physique telle qu'il laisse sans défense et n'autorise que des contacts très privilégiés. Dans toute situation "normale", la vulnérabilité doit toujours être contrôlée, dans la prudence des règles admises, et des attentes raisonnables que l'on peut avoir des autres. Ici, on n'attend rien, et les autres non plus, il n'y a droit, ni frustration, la scène vide a suspendu les attentes. La surface ouverte, là s'incarne le corps collectif de la scène rave. Sur la surface collective temporaire, les identités s'inscrivent comme des jeux de lumières, elles sont ludiques et tout à fait changeantes, on ne s'y accroche que le temps d'en jouir. On aime le synthétique, la fourrure, parce que c'est encore de la peau portée au dehors, une nouvelle peau, peau contre peau. Les corps se morcellent, et se recomposent selon les mouvements et variations de la membrane étendue.

Lorsque la surface se défait, lorsque la membrane se referme sur les corps singuliers, que reste-t-il? Il reste la mémoire de l'éclaircie et la certitude que le réel peut être réinventé.

Créer des "zones d'autonomie temporaires" ("temporary autonomous zones", Hakim Bey).

On se rend compte de la violence des liens sociaux, de la violence de toutes les formes obligatoires de sexualité, dont: les règles d'échange de la sexualité génitale, ainsi que le fétichisme, le voyeurisme et l'exhibitionnisme qui composent la sexualité à l'ère de la consommation. On se rend compte que la sexualité est toujours collective (Michel Foucault), mais on se rend compte désormais qu'elle peut être recréée, qu'il n'y a plus de raison de se conformer aux normes du plaisir.

La scène rave a permis à toute une génération de découvrir ce que les groupes gays connaissent et expérimentent depuis quelques décennies. Le corps érogène et la sexualité changent de nature en fonction des situations collectives, selon les variations que provoquent l'accessibilité ou l'ouverture de l'autre, des autres. L'avenir politique des raves se joue à ce niveau, dans la façon dont l'expérience de la jouissance collective va se réinscrire et redéfinir les relations que nous avons les uns aux autres.

La mémoire de l'éclaircie, tout est là. Nous sommes une génération qui refuse de faire le deuil de la jouissance totale et symbiotique, qui n'acceptera jamais que les contraintes, les limites et la solitude du corps propre soient un destin. Cela fait de nous des êtres à la fois fragiles émotivement, et absolument déterminés, qui ne renonceront jamais à leurs zones de survie.

Réactualisons dans le discours politique un mot désuet, abîmé par un siècle d'utopie communiste, socialisme, par les promesses et garanties diverses de la société de consommation: le bonheur. Donnons-lui un sens subversif, faisons du bonheur un état protégé, en écho de la jouissance immobile de la transe techno.


Merci à Emmanuel Galland, Myriam Ouellette, Gennaro De Pasquale, Bernard Scütze

Jean-Ernest Joos est philosophe de formation. Il travaille maintenant sur le corps, le sien, et celui des autres, dans une approche politico-psychanalyste et très Cultural Studies. Accessoirement journaliste dans des revues montréalaises, Le temps fou et Spirale, il prépare actuellement un livre sur les "politiques du rapport sexuel".

Manifesto sur les "temporary autonomous zones" : http://www.cia.com.au/vic/taz/index.html