Dans notre "belle province" qui affiche au cul de ses voitures "Je me souviens", l'oubli est une valeur, la mémoire quasi-immédiate tient lieu de seul patrimoine: les ravers d'aujourd'hui, qui se renouvellent par flots réguliers tous les six mois, ont beau ne pas connaître le mythe fondateur, ils s'approprient ingénument cette culture, sans avoir besoin de demander la permission.Tant pis pour les puristes et les nostalgiques. La grosse majorité de ces kids qui arborent fièrement le kit complet du raver n'ont pas connu les warehouses de la fin des années 80, ancêtres des raves mais beaucoup plus gay, black et house. La folie créatrice du Poodle,s, le chic Business, étalon-or du nightclubbing qui a initié la "chi-chisation" de la Main (boul. St-Laurent), le bref mais intense épisode du Crisco, sont pour eux des références inconnues, alors qu'ils ont été des déclencheurs pour la plupart des acteurs de la scène d'aujourd'hui (dj, promoteurs).
Solstice, le premier "vrai" rave (27 mars 93, à l'ancien Musée d'art contemporain, Cité du Havre), a été le prototype des gros événements à suivre: premier flyer en quadrichromie, premières lignes info, première vraie séparation house et techno Il était inspiré de ce que quelques passionnés branchés sur l'Europe avaient décidé d'implanter à Montréal (Bus Company, DNA, Eden Production, puis Harmony). Ce qui explique d'ailleurs pourquoi les raves ne sont pas arrivés ici à un stade de développement embryonnaire, mais déjé raffinés, comme un produit importé. Une semaine après H2O (1er mai 93), le rave organisé au Palais du commerce et victime d'une brutalité stupide et toute policière, Martin Dumais et Sylvain Houde créaient le "Vitamine S DJ team" et lançaient les "Dimanches techno", avec Cozmik Kay, Alex Lepage, et Synergie pour l'aspect visuel. Pas n'importe où: aux Foufounes Électriques, haut-lieu montréalais de l'inventivité noctambule et alterno/punk. Les dimanches techno ont été une plate-forme surtout francophone de la scène techno, par affinités personnelles plus que par choix, tout comme du côté anglo. Dans les étapes marquantes, mentionnons les neksus, du printemps à l'automne 94. Entre cirque et party, ces rendez-vous mensuels étaient largement publicisés, avec, fait nouveau, des affiches et des grands flyers. Ensuite, les raves ont suivi une courbe exponentielle (en taille et en quantité), avec notamment la série des partys un brin mégalo-comics d'Enigma, ceux de Beat2Beat, de Liqueeen, qui ont rallié une clientèle plus jeune et plus francophone, banlieusarde. Le retour de balancier de cette abondance et d'une concurrence parfois sauvage a donné lieu à une épuration dans le nombre de promoteurs: ils sont maintenant quelques-uns (514, Channel, Enigma, Experience, Millenium, Shock) à se partager le gâteau.
Montréal cultive le paradoxe: vouée à la morosité économique, dépassée par son éternelle rivale Toronto, en proie au découragement culturel, mais toujours aussi inventive, même avec des bouts de ficelle. Cité déliquescente, fragmentée, où l'on retrouve pourtant ce vertige de la fragilité et une liberté d'être, grâce entre autres au coût peu élevé de la vie. Ville pleine de freaks qui se feraient enfermer illico sous d'autres latitudes, relativement tolérante (pour les raves, la répression n'y a jamais été vraiment forte si l'on compare à l'Europe, sauf exceptions). Nonchalance latine combinée à une approche nord-américaine des affaires où tout le monde peut tenter sa chance. Et ceux qui se plantent reviennent six mois plus tard sous un autre nom, s'ils y croient encore. Musicalement, Montréal est une île ouverte à tous les courants. "On est influencés par Detroit, Paris, Londres, Berlin, on absorbe tout", dit Martin Dumais (dj Thunderbold). Une éponge qui paraît toujours sur le bord de ne plus pouvoir en prendre. "Il y a trop de partys pour le nombre de jeunes. Il n'y a pas de marché pour les disques", entend-on régulièrement, les raves ne vont pas durer, l'économie va tellement mal que les gens ne peuvent plus sortir. Quand le budget d'une soirée (billet + smart drinks + substances diverses) avoisine les 100$, on se demande plutôt comment le miracle budgétaire des ravers peut continuer. Et il faut encore s'habiller! Le plus étonnant, c'est que ce bassin de population qu'on dit insuffisant pour faire vivre la scène (en fait, insuffisant pour faire vivre les promoteurs qui ne font que cela) est extrêmement ghettoïsé. Les gays sont une minorité à fréquenter les raves. L'allure ambigüe de ces ravers-Ken, démultipliés à l'infini, exhibant leurs muscles et leur torse parfaitement imberbe, se massant à qui mieux mieux, ne trompe personne: dur de trouver plus straight (hétéro)! La communauté gay a ses propres mega-événements, comme le black&blue, le wild&wet, organisés par le BBCM (Bad Boy Club de Montréal) au profit de la lutte contre le sida. Partys qui attirent d'ailleurs de plus en plus une clientèle hétéro. Les "minorités culturelles", comme il est convenu de les appeler, on en voit peu dans les raves. Les 24-35 ans aussi. C'est finalement un très jeune public "white suburban" qui constitue le gros des troupes.
Quand on demande aux promoteurs et aux djs leur avis sur ces gens qu'ils font danser, on a une vision d'un public exigeant mais ignorant tout de la musique, qui veut tout sans savoir quoi. De toute façon, dans ces "dj booths" inaccessibles, on ne sait même pas qui joue. Parfois, des feuilles collées à l'entrée des salles donnent les heures de passage des djs. C'est tout. Les promoteurs semblent davantage motivés par le thrill de monter l'événement en lui-même qu'à satisfaire ce public capricieux, mouton, prêt à suivre n'importe quelle rumeur, mais qui seul peut décider de leur survie financière. Certes, personne n'oblige les promoteurs à le rester, mais reconnaissons que leur métier (puisque c'est devenu un vrai métier de cette mini-entreprise d'un soir) n'a rien d'enviable. Courtisés avant l'événement pour obtenir des passes ou "spinner" (mixer), après, tout peut leur arriver: le trou financier, les insultes sur la ligne-info parce qu'il y avait trop de monde, pas assez, que le vestaire était foireux, le son "poche", le line-up mal fait, etc... La rumeur publique leur attribue des fortunes que la plupart ne possède pas. Mais comme ils disent toujours qu'ils ont perdu de l'argent -comme tout bon commerçant -, on finit par ne plus les croire! Piégés par leur propre gourmandise, leur volonté quasi infantile de surpasser le concurrent, de faire plus gros, plus fort, les organisateurs ont fait passer les raves dans les ligues majeures, où les petits n'ont plus grand marge de manŠuvre. "Cela coûtait 10 000, maintenant, cela peut monter jusqu'à 120 000$ pour monter un événement", explique Daniel Cordeiro (514 Prod.). La compétition entre ces gros joueurs a fait monter les cachets des djs étrangers (oui, ils adorent Montréal pour son fameux charme européen, son côté "laid-back" (relax), ses belles filles, mais aussi pour des cachets plus élevés qu'ailleurs en Amérique du nord).
La baisse de qualité de la drogue est une des raisons avancées pour expliquer l'altération de la fameuse "vibe", à moité en joke, comme si les ravers répugnaient à reconnaître que c'est une substance chimique qui dicte leur état: l'E n'est plus le MDMA qu'elle était, cela revient de toute façon moins cher de passer sa soirée sur le "weed" (l'herbe), le speed, l'acid, la mescaline. Reste un élément important, souvent passé sous silence: certains de ces jeunes promoteurs inexpérimentés qui rassemblent en un endroit une clientèle disponible de 2, 3 voire 5000 personnes, doivent tenir compte des "bikers" - déjà puissants à Montrèal- alléchés par cette micro-société tellement vulnérable. Ce qui fait courir les promoteurs, malgré le stress, les risques énormes? Construire un événement à partir de zéro, s'improviser designers d'intérieur ou scénographes pour concevoir l'espace, booker les djs, les équipes techniques, travailler la rue avec un flyer "hot" pour que le public se fasse son film et achète le billet. Entrepreneurs nouveau genre, qui inventent du haut de leurs 20 et quelques années un créneau économique pour lequel il n'existe aucune école de commerce, un marché rétif à toute analyse rationnelle, à toute prévision. Un pur challenge, avec l'hédonisme pour matière première. "C'est une drogue d'organiser des événements", confesse Kiki Dranias. Au point qu'elle et son mari Nicolas Zlicaric (Channel Prod.) en ont organisé neuf en un an. À ce compte-là, autant s'installer dans un club. C'est d'ailleurs le chemin que prennent les autres: 514 au Sona, Shock au Storm les vendredis; Experience rêve d'avoir son propre endroit. Contrairement aux "anciens", aucun des gros promoteurs actifs aujourd'hui ne tiendrait une boutique de disques, ou ne ferait de la musique. Mais la commercialisation des raves, c'est un mal pour un bien: le réseau des magasins de disques s'étoffe, les médias couvrent mieux la musique électronique, les fanzines gratuits se multiplient. On peut enfin parler musique. Bien plus que quand l'électronica était réservée à quelques "happy few" qui se gargarisaient de leurs imports et de leurs K7 en série limitée, et communiquaient par voie de fanzines bourrés d'insides. La porte est bien plus ouverte, et si les événements ont perdu de leur magie, ils créent aussi le besoin de revenir à des soirées plus petites, plus expérimentales. "Avec les gros partys, le public va être tanné encore plus vite, et l'underground va être d'autant plus vibrant. Les soirées "Concept" à la galerie Isart, par exemple, le prouvent", avance Mireille Silcott, chef de la section musique au Mirror, spécialiste de la scène techno. Et les deux genres peuvent parfaitement coexister.
C'est la beauté de la démocratisation majeure apportée par le techno, et ses faibles coûts. Les samplers et synthétiseurs, on en trouve dans les "pawn shops" (prêteurs sur gage). Pas besoin de local de pratique, le salon suffit amplement. Logique donc, que la scène rave soit doublée d'une scène musicale électronique en pleine effervescence. Avec d'excellents djs, notamment dans le house, et des artistes de plus en plus productifs, l'explosion montréalaise ne devrait pas tarder, si le dilemme moral est résolu: faire ou ne pas faire le choix "mainstream". Dans une province peu peuplée (sept millions d'habitants, trois à Montréal), impossible de vivre de ventes underground, ou de pressages vinyles, à moins de s'exporter ou de faire autre chose à côté. Impressionnante variété de styles, potentiel énorme: il ne manque que la prise de conscience des décideurs (promoteurs de raves et de clubs, maisons de disques, média majeurs), toujours persuadés que l'herbe est plus verte ailleurs, et qui ont un besoin urgent d'éducation musicale. Faut-il mettre ce travers sur le traditionnel complexe d'infériorité québécois, le tiraillement entre l'acceptation de la puissance américaine et un respect teinté d'amertume pour la France côté franco, ou l'éternelle fascination pour Londres côté anglo? Rien de nouveau sur le soleil. "Félix Leclerc était un nobody avant d'aller en France, on lui lichait les orteils à son retour", rappelle en souriant Louis Veillette. La scène techno-rave montréalaise est bel et bien là, ne s'exprime pas seulement le samedi soir, et appartient à tous ceux qui veulent s'y investir. Ceux qui considèrent que son avènement est dans la fusion avec le rock, ou ne conçoivent pas cette culture autrement que comme un simple divertissement, peuvent toujours retourner à leurs moutons. On s'en reparlera dans dix ans. bye. c'était nora b.
Extrait de "Régime Nocturne / craving for more" texte de Nora Ben Saâdoune paru dans Rituel Festiv / Festiv Rites, le livre.