Nicolas Masino: En écoutant du techno, j'en suis venu à m'interroger sur la disparition des accords dans ce type de musique. Dans les années 80, qui ne passeront sans doute pas à l'histoire comme un âge d'or de la musique populaire, il y avait des procédés harmoniques originaux et parfois même novateurs dans les pièces de Gary Numan, Thomas Dolby, Simple Minds et, jusqu'à un certain point, Depeche Mode. Qu'est-il advenu des progressions harmoniques? Une telle épuration était-elle nécessaire?

[8b] (Out of Bound): Il est faux de dire que les accords ont disparu dans le techno. Il est certain que, non seulement dans le techno mais aussi dans la musique pop, les pièces les plus minimales sont les plus populaires. Mais dans le techno, tout le monde fait ce qu'il veut. Certains n'utilisent même pas de sons autres que percussifs ou des échantillons dans leurs pièces, il n'y a donc pas d'harmonie. Ce que je préfère dans le techno, c'est enfin l'élimination du standard "bass, guitar & drums". La complexité d'une pièce est davantage reliée aux qualités de programmeur de l'artiste. C'est avec les effets, les séquences et aussi les échantillons qu'il rend sa pièce intéressante ou non.

William: Carl Craig, par exemple, développe l'aspect harmonique de ses pièces. Cela dit, comme la musique techno utilise souvent des timbres synthétiques complexes, cela se prête mal à la construction d'accords. L'expérimentation passe plus par le timbre que par l'harmonie: modulation de fréquences, distorsion, filtrage et déphasage sont employés pour définir de nouvelles ambiances, de nouvelles textures.

N.M.: Comment peut-on y voir une nouvelle conception de la musique? Stockhausen travaillait avec le déphasage, le filtrage et les modulateurs à anneau au milieu des années 50!

[8b]: Elle est nouvelle à chaque fois qu'un artiste a la brillante idée de faire quelque chose que personne n'a encore fait. À chaque fois qu'une nouvelle machine fait son apparition sur le marché, qu'un dj manipule de façon imprévue le travail d'autres artistes. Dans dix ans ce ne sera plus du techno, mais il y aura toujours quelques individus qui inventeront d'autres choses.

Mateo: La plupart des producteurs de house ou de techno aujourd'hui ont peu, sinon aucune formation musicale. C'est pourquoi ils préfèrent tenter des ruptures radicales, parce qu'ils sentent que les possibilités d'exploration d'une musique aux harmonies mélodiques complexes sont épuisées. La musique répétitive est un style relativement nouveau, qu'il est plutôt difficile de composer et de jouer sur des instruments acoustiques (Phillip Glass est une exception notable). Mais c'est un style qui se marie extrêmement bien au genre électronique, qui ouvre un champ d'idées musicales complètement nouvelles, qu'il était impossible de réaliser avant. Cela attire évidemment de nombreux musiciens.

N.M.: Ce qui m'a frappé en dansant sur ce type de musique, c'est son absence de contenu émotif spécifique. Le techno ne m'a semblé fournir qu'une fondation rythmique sur laquelle je pouvais projeter l'état d'âme dans lequel je me trouvais à cet instant. Est-ce volontaire, ou quelque chose m'a-t-il échappé?

William: C'est là la beauté de la chose: tu intègres TON émotion. Personne ne cherche à en imposer une à priori. Dans un rave, je peux facilement traverser plusieurs états d'âme au cours de la nuit.

N.M.: Le techno semble surtout opérer à partir de patrons circulaires, répétitifs et favorisant la transe. Il suit une approche évolutive, semblable à celle qu'utilisent Phillip Glass, Steve Reich et les compositeurs dits "minimalistes", dans laquelle un court motif est constamment répété et subit une mutation très graduelle sur une assez longue période de temps.

Out of Bound: Lorsqu'on écoute des vinyles individuellement, un après l'autre en écoutant la pièce au complet, oui, c'est souvent très répétitif. Mais on peut voir le set d'un bon dj comme une pièce de 5 heures qui change constamment. Des artistes qui utilisent des patterns moins répétitifs, il y en a. Square Pusher par exemple, qui fait lui-même sa basse à partir d'une basse électrique et réalise aussi son arrangement drum & bass. C'est en constante évolution, il réalise un travail technique énorme pour ses parties de drums. Autechre est un autre exemple. C'est souvent un changement presque inaudible, une "passe" subtile ou des changements de vitesse ou de rythmes.

N.M.: Il est frappant de constater que plusieurs aspects du rave étaient déjà entrevus dans Le Sacre du Printemps, le ballet qu'a écrit Stravinsky en 1913 et dans lequel une jeune vierge sacrifiée aux divinités du printemps doit danser jusqu'à la mort. On y retrouve une pulsation rythmique forte et agressive supportant la danse, accompagnée de dissonances audacieuses, d'allusions à la sexualité, aux paganisme, etc.

Mateo: Le succès de la musique de danse électronique (et particulièrement de son aspect répétitif) est dû en grande partie au besoin primaire de rituels. Imagine les hommes des tribus primitives danser autour du feu sur les beats répétitifs des drummers, et entrer en transe. La scène club/rave est la manifestation moderne de ces rituels. L'effet hypnotique de la musique qu'on y entend est essentiel, et il est obtenu par la réduction maximale des variations harmoniques et rythmiques. Le cerveau ne guette plus les variations et perd la notion du temps, ce qui induit un état de transe. Le rôle du dj est extrêmement important. Comme un photographe qui capture des éléments dans son environnement immédiat et les recontextualise pour transmettre une image, le dj prend ses disques et les mixe pour créer son art. En synchronisant les rythmes, il crée un flot continu, et maintient le groove pour que les gens dansent. En même temps, il progresse à travers la signification individuelle de chaque pièce, les combinant pour leur faire raconter une histoire. Beaucoup de gens mésestiment le côté artistique du dj; ils ignorent les énormes possibilités créatrices de ce travail qui allie le côté primitif de la musique de danse à la rationalité de la technologie moderne et l'émotion de la musique.

[8b]: La musique de danse a toujours existé et existera toujours.

Outre tenir la basse et les synthés pour "Miriodor" ou "Les Projectionnistes", Nicolas Masino enseigne la littérature musicale. Il vient d'achever un mémoire de maîtrise sur l'intégration des musiques populaire et savante dans l'oeuvre de Frank Zappa. On peut parfois le voir dans les raves.

Dj et artiste, Mateo est un boulimique de vinyles qui développe une approche de plus en plus minimale de la musique.

Avec son récent CD 001, [8b] (Out of Bound) est allé jusqu'à la ville du King, Memphis.

William Koltaï, raver et étudiant en musique, joue aussi de la basse et du piano.